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1960, Agadir détruite – la fin d’un monde
La nuit du 29 février 1960 mit fin à bien des certitudes. C’était le mois de Ramadan. Agadir dormait encore, insouciante, quand la terre se mit à trembler. En quelques instants, la ville fut brisée. Ce ne fut pas seulement un désastre matériel : ce fut la disparition brutale d’un monde déjà fragilisé par les départs, les ruptures et les silences accumulés depuis des années.
Mimran avait alors seize ans. Il se trouvait à Agadir, engagé dans une vie partagée entre l’école et le travail familial. Le lycée Youssef Ben Tachfine, qu’il fréquentait depuis 1958, incarnait pour lui une promesse de continuité, d’avenir possible malgré les pertes de l’enfance. En une nuit, tout cela s’effondra. Les repères disparurent, les rues familières furent méconnaissables, et les voix connues se turent.
On parla de dix mille morts, de dizaines de milliers de blessés. Mais pour Mimran, les chiffres n’avaient pas de sens. Ce qu’il ressentait, c’était une absence immense, un vide irréversible. Agadir, telle qu’il l’avait connue — ville mêlée de Berbères, de Juifs, d’Européens — n’existait plus. Le tremblement de terre venait clore un long cycle commencé depuis des décennies.
Les années précédentes avaient déjà arraché à Mimran une grande part de son monde. Les départs massifs des Juifs du Souss avaient vidé les mellahs, fermé les écoles, rompu des liens anciens. Le séisme acheva ce que l’exode avait commencé. Les rares familles juives restées à Agadir quittèrent à leur tour la ville détruite. Les quartiers furent rasés, reconstruits ailleurs, autrement. La mémoire, elle, resta sans lieu.
Après 1960, plus rien ne fut comme avant. Mimran poursuivit sa route, contraint de s’adapter encore une fois. Il continua à aider ses parents adoptifs dans la commercialisation des huiles, tout en maintenant une scolarité irrégulière, marquée par les bouleversements successifs. Il n’était plus un enfant, mais pas encore un adulte. Il portait déjà en lui plusieurs vies : celle de la fermette berbère, celle du mellah, celle des écoles juives et musulmanes, celle d’Agadir avant la chute.
Avec le temps, Mimran comprit que le séisme n’avait pas seulement détruit des maisons. Il avait enseveli une coexistence ancienne, fragile mais réelle, faite de voisinage, de travail partagé, de lait donné et reçu. La parenté de lait, les amitiés d’enfance, les bancs d’école mixtes appartenaient désormais à un passé que plus rien ne viendrait restaurer.
Agadir fut reconstruite, moderne, tournée vers l’avenir. Mais pour Mimran, la ville ancienne demeurait vivante ailleurs : dans les souvenirs, dans les visages absents, dans la voix de sa tante juive, dans les ruelles des mellahs disparus. Le tremblement de terre de 1960 marqua la fin d’un monde, mais aussi le début d’une autre mission, silencieuse : celle de garder vivante la mémoire de ce qui avait existé, et de transmettre une histoire où la fraternité avait précédé la rupture.