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Mimran, le frère de lait
Mimran vit le jour le 8 septembre 1943, une année que le Maroc n’oublia pas. Quelques mois plus tôt, en janvier, Roosevelt et Churchill s’étaient rencontrés à Casablanca pour préparer le tournant de la guerre contre l’Allemagne nazie. Deux événements très éloignés l’un de l’autre, pensait Mimran plus tard, mais qui marquèrent le pays : l’un écrit dans les livres d’Histoire, l’autre inscrit dans une mémoire humble, rurale, silencieuse.
Le Maroc était alors sous le protectorat français. Les villes comme les campagnes étaient administrées par des officiers coloniaux, et le pays sortait lentement d’une longue période de famine et de grande pauvreté. La famille de Mimran, berbère amazighe, vivait pourtant dignement de la terre. Elle exploitait un lopin agricole d’environ un hectare et demi, irrigué grâce à une noria rudimentaire : un système de cordes et de récipients entraînés par une vache, puisant l’eau sur une vingtaine de mètres. Un bassin de trois mètres sur trois se remplissait en deux jours, permettant d’arroser près de trois cents mètres carrés de carottes ou de pommes de terre. Autour des cultures poussaient des figuiers, des orangers, des grenadiers, des vignes, et quelques ruches donnaient un miel rare. Mimran grandit dans cet univers frugal, entouré de nature, sans abondance mais sans misère.
Le savon était rationné, distribué en petits morceaux contre des bons. Les impôts étaient lourds, les travaux forcés fréquents au profit des colons. C’est dans ce contexte que Mimran passa ses premières années, entre un et cinq ans, aimé de son père, troisième enfant d’une lignée attachée à la terre et au courage silencieux.
Vers 1944, son père se rendait une fois par an à Tiznit, à dos de mule, pour visiter ses deux sœurs installées dans un village voisin. Le voyage durait une nuit et une partie de la journée. Tiznit était alors une petite ville berbère où cohabitaient paysans, citadins et Juifs, réunis dans une vie communautaire simple, sans que les différences religieuses ne dictent les relations humaines.
Dans le mellah de Tiznit, comme ailleurs dans le Souss, les femmes juives prenaient souvent en charge les nourrissons de leurs voisines berbères musulmanes, lorsque celles-ci partaient travailler aux champs. Mimran fut l’un de ces enfants pendant quelques jours. Privé de sa mère et du lait de la vache de la ferme familiale, il fut confié à une femme juive du mellah. Elle le prit dans ses bras et lui donna son sein, comme elle le faisait pour ses propres enfants et pour d’autres nourrissons musulmans confiés à sa garde.
Ainsi, sans que personne n’y voie une transgression, Mimran devint frère de lait des enfants de cette maison. Ce lien, reconnu dans la tradition musulmane, fut respecté par les deux familles. Il resta longtemps enfoui dans la mémoire de l’enfant, mais ravivé chaque année par les visites réciproques entre familles berbères et juives, chose tout à fait normale à l’époque. En 1949, celle qu’il appellerait plus tard sa tante juive lui révéla le secret : il était le frère de ses enfants, lié à eux par le lait. Mimran comprit alors que ce lien, plus fort que les mots, avait traversé les années.
À trois ans, durant quelques mois, il fréquenta l’école du mellah avec les enfants juifs, sous l’autorité d’un maître juif. Plus tard, il rejoignit la première école construite par le protectorat dans la région, où se retrouvaient des enfants de plusieurs villages. C’est ainsi qu’il apprit très jeune l’arabe et le français.
Au début des années 1950, Mimran se retrouva à Talborjt, à Agadir, au sein d’une famille adoptive. La ville était alors un carrefour d’Européens, de Juifs et de Berbères, capitale du Souss Aït Baamrane. Il fréquenta une école crée par une famille Juive située dans le mellah . Le hasard, une fois encore, le ramena vers ses racines de lait : sa tante juive avait quitté Tiznit pour Agadir, et ses enfants fréquentaient la même école. Cette rencontre fut pour Mimran un soulagement profond ; il portait déjà sur ses épaules une maturité d’adulte, bien qu’il n’eût que neuf ou dix ans.
C’est auprès de cette tante qu’il comprit pourquoi ses amis juifs portaient une petite coiffe qu’on lui refusait, pourquoi les Juifs exerçaient tous un métier — marchands, forgerons, vétérinaires, colporteurs sillonnant les douars avec un âne et des paniers chargés de savon, de henné, de sucre ou d’épingles. Elle lui parla aussi de la guerre, de Hitler, de la « chasse aux Juifs », des massacres dont il entendait pour la première fois la vérité. Ensemble, ils pleurèrent parfois en silence.
Puis vint le temps des départs. Au début des années 1950, des pressions multiples poussèrent les Juifs du Souss, des montagnes, des plaines et des vallées à quitter le Maroc, abandonnant leurs voisins berbères dans les larmes. Mimran accompagna une dernière fois sa tante dans les mellahs d’Aït Ouafka, de Tafraoute, de Tazart, dans la région de Tata. Après cela, il ne resta que les souvenirs.
Ce fut une déchirure pour tous. Ceux qui partaient rêvaient d’un ailleurs mythique ; ceux qui restaient perdaient des frères de lait, des voisins, une part de leur enfance