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L’exode et la rupture
Les années passèrent, mais l’équilibre fragile qui liait les communautés commença à se fissurer. Au début des années 1950, le Maroc vivait toujours sous le protectorat français, mais le pays était traversé de tensions nouvelles, diffuses, parfois invisibles. Dans les mellahs du Souss, de Tiznit à Tafraoute, de Taroudant à Agadir, une inquiétude sourde s’installait parmi les familles juives. Elle venait de loin, portée par les récits de la guerre en Europe, par les nouvelles du génocide, mais aussi par des messages venus de l’extérieur, émanant de coreligionnaires déjà partis, appelant à l’émigration vers une terre présentée comme une promesse.
Les Juifs du Souss vivaient là depuis des siècles. Leur pays, c’était cette terre aride et généreuse à la fois, ces montagnes, ces vergers, ces souks où ils travaillaient aux côtés des musulmans berbères. Pourtant, peu à peu, les mots changèrent, les regards devinrent inquiets. On parlait de départs organisés, de voyages secrets, de promesses de sécurité et d’abondance. Des familles entières commencèrent à vendre ce qu’elles possédaient, parfois pour presque rien. Dans les montagnes, dans les plaines et les palmeraies, des maisons furent abandonnées, des ateliers fermés, des mellahs se vidèrent.
Mimran, encore enfant, assistait à ces bouleversements sans toujours les comprendre. Il voyait les adultes parler à voix basse, les femmes pleurer en silence, les hommes hésiter entre rester sur une terre connue et partir vers un avenir incertain. Dans le mellah de Talborjt, la rupture fut brutale. En 1952, une grande partie des familles juives quittèrent Agadir. L’école du mellah ferma ses portes. Pour Mimran et ses camarades de classe, ce fut une catastrophe silencieuse. Les bancs se vidèrent, les rires disparurent, et avec eux une enfance partagée.
La séparation avec sa tante Simha fut la plus douloureuse. Elle était pour lui bien plus qu’une parente par alliance : elle était sa mère de lait, celle qui lui avait donné le sein dans les premières années de sa vie, celle qui lui avait transmis des mots, des histoires, et une part de son regard sur le monde. Mimran l’accompagna une dernière fois dans ses visites aux mellahs d’Aït Ouafka, de Tafraoute et de Tazart, dans la région de Tata. À chaque étape, il voyait les mêmes scènes : des adieux, des embrassades, des larmes, des bénédictions murmurées. Puis ce fut la coupure nette, sans retour.
À Tafraoute, les Juifs parlaient d’Israël comme d’un lieu mythique, presque irréel. On leur avait promis monts et merveilles, des maisons, du travail, une vie meilleure. Beaucoup partirent convaincus qu’ils reviendraient un jour. D’autres savaient, au fond d’eux-mêmes, qu’ils quittaient leur pays pour toujours. Les départs s’intensifièrent après l’indépendance du Maroc en 1956, lorsque les pressions sociales et politiques se firent plus fortes. Les communautés juives rurales furent parmi les premières à disparaître.
Les années suivantes furent celles de l’adaptation. En 1957, Charles Simon et son épouse, instituteurs Juifs engagés, fondèrent l’école musulmane d’Agadir, suivie du premier cours complémentaire de l’enseignement secondaire. Mimran y fut inscrit cette même année, avant de rejoindre, en 1958, le lycée Youssef Ben Tachfine, récemment créé. Il se souviendrait plus tard des surveillants généraux, Antoine Pierragi et Raoul Lebbe, figures d’autorité d’une époque encore marquée par l’héritage colonial.
Mimran poursuivait sa scolarité avec un rendement moyen, partagé entre l’école et le travail familial. En parallèle de ses études, il aidait ses parents adoptifs dans la commercialisation des huiles en gros, apprenant très jeune le sens des responsabilités et de l’effort. Mais malgré ces nouvelles attaches, quelque chose en lui restait tourné vers le passé : les voix du mellah, les gestes de sa tante, les enfants avec qui il avait partagé le lait, les bancs d’une école aujourd’hui fermée.
L’exode avait laissé derrière lui un vide que rien ne semblait pouvoir combler. Ce n’était pas seulement le départ des Juifs qui marquait cette époque, mais la fin d’un monde où la proximité, la solidarité et la parenté de lait tissaient des liens plus forts que les frontières religieuses. Pour Mimran, cette rupture fut la première grande blessure de sa vie, une blessure silencieuse, faite d’absences et de souvenirs.