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La vie au mellah – pauvreté, dignité et survie
Pour comprendre l’enfance de Mimran et les liens profonds qui l’unissaient aux Juifs du Souss, il faut revenir à la réalité des mellahs ruraux entre 1940 et 1955. Loin des images idéalisées ou des récits simplifiés, la vie y était dure, souvent misérable, mais traversée par une dignité obstinée et une solidarité quotidienne.
À Taroudant, comme à Tiznit ou Tafraoute, le mellah était un quartier à part, resserré derrière ses murs, abritant une population pauvre et laborieuse. En 1953, une enquête officielle décrivait le mellah de Taroudant : cent quatre-vingt-huit maisons pour près d’un millier d’âmes, dont la majorité vivait dans des conditions précaires. Des familles entières — parfois jusqu’à neuf personnes — partageaient une seule pièce. L’espace manquait, l’air circulait mal, et plus de la moitié des habitations ne possédaient aucune véritable fenêtre, seulement de petits orifices laissant entrer un peu de lumière.
L’eau était rare. Une seule pompe alimentait presque tout le mellah. Les puits privés, quand ils existaient, étaient souvent pollués. Certains servaient de dépotoirs lorsqu’ils s’asséchaient, puis redevenaient sources d’eau sans nettoyage préalable. Les latrines manquaient cruellement ; des terrains vagues faisaient office de lieux d’aisance, favorisant maladies et infections. Les animaux — chèvres, poules, parfois un âne — partageaient souvent l’espace de vie avec les familles, faute d’autre solution.
Pourtant, la vie continuait. Chaque jour, les hommes se rendaient au souk ou travaillaient dans de petits ateliers sombres : savetiers raccommodant des babouches avec des outils rudimentaires, selliers, ferblantiers, orfèvres gravant patiemment des poignards ou des bijoux d’argent jusqu’à s’abîmer les yeux. Le gain était maigre, parfois deux ou trois francs par jour, juste assez pour nourrir une famille.
Les femmes, poussées par la nécessité, quittaient le mellah les jours de marché. Enveloppées dans leur haïk blanc, elles s’installaient à l’entrée des fondouks, attendant qu’on leur confie un travail : coudre une djellaba, réparer un vêtement, terminer une farajia avant la fin de la journée. Elles travaillaient pliées sur leurs machines à coudre louées, dans des lieux obscurs, respirant la poussière et la fumée, pour un salaire dérisoire. Beaucoup souffraient de maladies des yeux ou des mains brûlées par la cuisson du pain, préparé à même la maison, sur un feu de charbon.
Il n’y avait qu’un seul bain public, loin du mellah, que les familles juives fréquentaient rarement . Le bain rituel, installé dans une petite pièce sombre, n’était souvent qu’un bassin d’eau stagnante. Malgré cela, les rites étaient maintenus, les fêtes célébrées, la vie religieuse préservée autant que possible.
Dans les ruelles étroites, des marchands ambulants étalaient leurs marchandises sur des sacs de chanvre : allumettes, fil, épingles, savon, bougies, henné, sucre. Les clients demandaient peu : un sou de sel, deux sous de fil. Chaque petite pièce glissée dans l’écuelle était une victoire. Le marchand souriait, bénissait ses clients, heureux de pouvoir nourrir les siens quelques jours de plus. Musulmans et Juifs achetaient et vendaient sans hostilité ; la pauvreté était partagée, parfois plus dure encore chez les paysans berbères des environs.
C’est dans cet environnement que s’enracinait la solidarité entre communautés. Les femmes juives du mellah prenaient en charge les nourrissons berbères pendant que leurs mères travaillaient aux champs. Le lait circulait comme la parole et le pain. Ces gestes, simples et vitaux, créaient des liens durables : des frères et sœurs de lait, des familles élargies par nécessité autant que par humanité.
Mimran comprit plus tard que cette pauvreté partagée expliquait la force de ces relations. Les Juifs du Souss n’étaient ni des étrangers ni des privilégiés ; ils vivaient la même rudesse, respiraient la même poussière, dépendaient des mêmes saisons. Leur dignité résidait dans le travail, la transmission et l’entraide. Le mellah, malgré son enfermement et sa misère, était aussi un lieu de vie, de mémoire et de résistance silencieuse.
Lorsque l’exode commença, ce monde fragile s’effondra. Les maisons se vidèrent, les ateliers se turent, les ruelles perdirent leurs voix. Mais dans la mémoire de Mimran, le mellah resta vivant : non comme un lieu de détresse, mais comme un espace où la survie avait un visage humain, où la pauvreté n’empêchait ni la dignité ni la fraternité, et où le lait partagé avait scellé des liens plus forts que l’exil.